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Un article de Sciencepresse.
Vous lisez sur cette page une partie du chapitre 8 du livre Science! on blogue. Le nouveau monde d'Internet (Éditions MultiMondes, octobre 2007). Pourquoi ce chapitre est-il sur un wiki? Parce qu'il ouvre la porte sur le futur! Plus précisément, le futur de la communication scientifique, le futur de la diffusion du savoir scientifique, à l'heure des blogues. Vous voulez discuter de ce que pourrait être futur? Vous avez des idées, des réflexions, des lectures à partager? Profitez de ce chapitre: il est désormais à vous!
Chapitre 8: La communication en-dehors de la tour d'ivoire
Introduction
À la mi-décembre 2005, deux semaines après sa prise de position en faveur des blogues, Nature renchérissait, sur les wikis cette fois : profitant de l'enquête comparative, mentionnée au chapitre 4, entre Wikipédia et l’Encyclopaedia Britannica, l’équipe éditoriale de Nature reprochait aux scientifiques d'être trop peu nombreux à participer à Wikipedia.
De : l’équipe éditoriale de Nature /
Date : 15 décembre 2005 /
Titre : Wiki’s Wild World
Les chercheurs devraient lire Wikipédia avec prudence et l'amender avec enthousiasme... Nature encourage ses lecteurs à contribuer. L'idée n'est pas de mettre sur pied une solution de remplacement à des sources bien établies comme l'Encyclopaedia Britannica, mais de donner un coup de main à cette grande expérience qu'est Wikipedia...
Choisissez un sujet connexe à votre travail et vérifiez-le sur Wikipedia. Si la définition contient des erreurs ou d'importantes omissions, entrez et contribuez aux corrections... Imaginez la récompense: vous pourriez être l'une des personnes qui ont contribué à transformer une idée qui pouvait sembler stupide (une encyclopédie évolutive faite par ses usagers) en une ressource planétaire, gratuite et de grande qualité.
Premiers contacts
Si la communauté scientifique regarde le train passer, les deux plus prestigieuses revues scientifiques, Nature et Science, elles, ont été étonnamment rapides à réagir. Pendant que Nature se fendait de ces prises de position, Science (publiée par l’AAAS : Association américaine pour l’avancement des sciences) se mettait à recenser un nouveau blogue toutes les deux semaines, au milieu des ressources Internet susceptibles d’être utiles aux chercheurs ou aux enseignants. C’est Science qui a été la première à présenter Real Climate, tout juste 15 jours après son lancement, en décembre 2004. Enfin, au début de 2006, les deux revues avaient toutes deux déjà lancé un bulletin hebdomadaire en baladodiffusion.
Pourquoi cet engouement, que les médias francophones, eux —sauf l’Agence Science-Presse !— ont mis bien plus de temps à reconnaître ? Peut-être tout simplement parce que les blogues frappaient en plein dans le mille :
- il y a suffisamment longtemps qu’on reproche aux scientifiques de ne pas communiquer suffisamment et de s’enfermer dans leur bulle —ou leur mythique tour d’ivoire— voilà qu’on se retrouve avec un outil tout à la fois gratuit, facile à utiliser, malléable, et de surcroît adopté avec enthousiasme par les plus jeunes...
- L’AAAS a souvent été à l’avant-garde des débats sur la communication scientifique : son congrès annuel réserve chaque fois une bonne place à des ateliers multidisciplinaires sur la communication, la science dans les médias ou la perception du public. Il était difficile de lever le nez sur les blogues !
« Placez une description de votre article sur un blogue et quelque chose de très différent se produit, expliquait dans Nature, dès décembre 2005, le biologiste de l'Université du Minnesota Paul Myers, du blogue Pharyngula. Des gens qui sont très loin de votre cercle habituel commencent à réfléchir à ce sujet. Ils amènent d'intéressantes perspectives. »
« Environ 1500 personnes visitent chaque jour », affirmait quelques paragraphes plus loin un épidémiologiste américain signant sous le pseudonyme de Revere, sur son blogue Effect Measure. « Mille cinq cents, c'est deux fois le nombre d'abonnés de plusieurs journaux spécialisés. »
Pour plusieurs d’entre eux, c’est leur toute première véritable expérience de vulgarisation (en-dehors de la salle de classe). L’impact fondamental des blogues, on ne le répétera jamais assez, il est là.
Ce n’est pas une coïncidence si l’un des pères-fondateurs de Real Climate, Gavin Schmidt, est également un ardent promoteur de l’interdisciplinarité dans son domaine : « les chercheurs en climatologie doivent commencer à jeter des ponts entre les disciplines —et les institutions doivent commencer à les en récompenser », écrivait-il en juillet 2008 dans Nature Reports Climate Change.
Un citoyen extérieur à la communauté scientifique ne réalise peut-être pas l’importance que cela peut avoir. Pour un scientifique qui n’a jamais suivi de cours de communications à l’université, qui n’a jamais été formé sur l’importance de la vulgarisation, qui aimerait pourtant communiquer avec le public, mais qui a toujours pris pour acquis que les quelques rares portes —les médias— lui étaient à jamais fermées, réussir cette toute première expérience de vulgarisation, c’est un immense pas en avant.
S’approprier un outil de communication qui ne leur est pas nécessairement familier, passer d’un auditoire se mesurant en dizaines —leurs étudiants— à un auditoire se mesurant en milliers, représente une percée incroyablement stimulante. Tout comme le fait de découvrir les joies de l’écriture, qui peut alterner avec d'autres formes de communication comme le dessin ou la vidéo : à l'instar de SciVee ou JoVE, les YouTube de la science fleurissent et démultiplient les possibilités. À côté de ça, tout le reste devient secondaire.
De : Nathaniel Lasry, Collège Abbott /
Date : 7 novembre 2006 /
Titre : Blog à part, dans Science ! On blogue... de génétique
Alors c’est ma petite goutte d’eau que vous avez choisi de suivre dans ce cyber-océan. Très bien, après tout la théorie du chaos nous montre bien que de toutes petites différences dans des conditions initiales peuvent finir par avoir des effets profonds sur un système. Alors, l’effet d’une petite idée… En assumant que la pensée humaine est chaotique (elle est certainement non linéaire), peut-être que les idées qu’on partage avec autrui et que les autres partagent avec nous ont des effets qui sont inestimables. Qu’en pensez-vous?
Évolution des blogues scientifiques
Pour beaucoup des scientifiques blogueurs apparus en 2004-2005, la motivation première était une frustration à l’égard du peu de place accordé à la science dans notre culture, ou du mauvais usage qu’on en fait. Real Climate est apparu en décembre 2004, comme on l’a déjà dit, en réaction au film The Day After Tomorrow et au roman appréhendé de Michael Crichton. Paul Myers de Pharyngula et les biologistes fondateurs de Panda’s Thumb ont invoqué leur frustration face à la couverture médiatique du « débat » entre créationnistes et scientifiques.
De : Kerim Friedman, anthropologue /
Date : 26 octobre 2005 /
Titre : Not communicating very well, dans Savage Minds
Étonnamment, pas un seul anthropologue des langues n’a été inclus dans le dossier spécial du Forbes Magazine sur la communication. Lorsqu’ils ont voulu un article sur la « communication inter-culturelle », ils sont allés voir un zoologiste !
Et cette frustration, rappelons-le, s’inscrit dans le mouvement général des blogues : entre 2001 et 2005, des dizaines de milliers de blogueurs ont ciblé les médias comme premières têtes de turcs.
Mais à mesure que l’outil gagnait en popularité, les raisons de créer un blogue se diversifiaient. Dans le domaine scientifique, on s’est ainsi mis à bloguer pour le simple plaisir de parler d’une discipline que l’on aime bien, comme les mathématiques. Discipline mal-aimée s’il en est !
De : Ivars Peterson /
Date : 2 février 2007 /
Titre : Sudoku Class, dans MathTrek
Il y a plusieurs problèmes mathématiques associés au sudoku, dont un grand nombre conduisent à des projets de recherche... À ce stade de la folie du sudoku, plusieurs personnes ont écrit des logiciels pour résoudre et créer des sudokus. Des expositions scientifiques ont plongé dans ce passe-temps, s’interrogeant par exemple sur les critères qui déterminent le niveau de difficulté d’un sudoku.
Le mathématicien Jonathan M. Kane, de l’Université du Wisconsin, par exemple (...) a créé des logiciels pour résoudre des sudokus et en générer de nouveaux... Considérant que le nombre de combinaisons possibles d’une grille standard (9 X 9) est de 6 670 903 752 021 072 936 960, il y a beaucoup de matériel pour travailler longtemps encore.
Ou la physique, autre discipline mal-aimée:
De : Normand Mousseau, Université de Montréal / Date : 7 février 2007 / Titre : Le plaisir de l’inutile, dans Science ! on blogue... de physique
Une des joies du physicien est certainement de s'intéresser à des problèmes pour le plaisir de les résoudre sans qu'ils ne représentent un intérêt quelconque. Faire de la physique pour la beauté! Que demander de plus dans un monde où toute action doit avoir une résonance économique, où l'on doit justifier constamment les applications?
Dans un tout autre registre, quelques-uns en ont profité pour jeter un regard extérieur sur les sciences, comme Matthew C. Nisbet, professeur de communications.
De : Matthew C. Nisbet /
Date : 30 janvier 2007 /
Titre : Le rapport du GIEC ne modifiera pas les priorités du public, dans Framing Science
Scientifiques et environnementalistes attendent avec fébrilité la parution vendredi à Paris du résumé du rapport du GIEC (Groupe intergouvernemental sur les changements climatiques). Les rapports du GIEC sont conçus pour être les événements les plus importants dans la science et la politique des changements climatiques... Et pourtant ici, aux États-Unis, si la tendance se maintient, le rapport du GIEC n’aura probablement qu’un faible impact dans les nouvelles, encore moins sur l’opinion publique.
Comme l’indique l’analyse de Pew des nouvelles de la semaine dernière, l’Iraq continue de dominer les manchettes, suivi des spéculations sur (l’élection présidentielle) de 2008. Le rapport du GIEC peut difficilement concurrrencer ces titans en temps d’antenne ou en espace de journal. Pas plus qu’il n’a beaucoup de chances de briser la lentille partisane du public américain, où les perceptions de la réalité diffèrent en fonction des lignes de partis politiques.
Et plus le temps passe, plus le flot d’information devient tel que des regroupements « automatiques » se produisent. Ainsi, Postgenomic n’est pas un blogue, mais un agrégateur de blogues, c’est-à-dire un de ces lieux où sont recensés les billets, parus sur des dizaines, voire des centaines de blogues, et jugés les meilleurs par un comité de rédaction —une ébauche de comité de lecture par les pairs, en quelque sorte !
Plus étrange, pour les habitués de l’imprimé, est la formule dite du « carnaval » de blogues : il s’agit d’un genre de blogue itinérant, parce que chaque nouveau billet —en général, un par semaine ou par mois— est hébergé sur un blogue différent de la « famille » (biologie, médecine, océanographie, etc.) ; le but étant là aussi, de recenser les meilleurs billets parus ici et là, de l’avis de « l’éditeur » de la semaine.<ref>Entre autres : Bio ::Blogs, History Carnival, Carnival of the Blue.</ref>
Et les femmes?
Une fausse note dans tout cela : où sont les femmes ? En l’absence de statistiques, nous ne pouvons nous fier qu’à nos impressions, mais celles-ci révèlent une très grande discrétion des femmes scientifiques dans la blogosphère. Pour un Cosmic Variance où elles détenaient la majorité au début de l’été 2007 (4 blogueuses sur 7), on trouve beaucoup plus de Real Climate où les hommes sont en position de monopole (11 sur 11).
Il y a bien un blogue intitulé YoungFemaleScientist, mais ça n’est pas vraiment ce à quoi on s’attendrait comme titre pour souligner que les femmes sont des scientifiques « comme les autres ».
Cette dernière a tout de même un titre de gloire à son actif : à l’automne 2008, elle a rassemblé 500 de ses meilleurs billets en un livre. Celle qui se décrit comme une physicienne dans la quarantaine à l’emploi d’une « grande université américaine » parle sur son blogue, depuis mai 2006, de sa vie personnelle (mariée, une enfant) et professionnelle : des cas occasionnels de sexisme et les arcanes de la vie académique (Female Science Professor, Academeology : Random Musings, Strong Opinions and Somewhat Bizarre Anecdotes from an Academic Life, Lulu, 2008, 283 p. )
Cette relative absence et d’autant plus difficile à expliquer qu’en Amérique du Nord, les femmes sont majoritaires à l’université depuis les années 1990. Et même s’il subsiste certaines disciplines scientifiques où elles tirent encore de l’arrière, c’est loin d’être le cas dans les sciences de la vie, d’où émergent certains des blogues américains les plus populaires. Par ailleurs, parmi les utilisateurs d’Internet nord-américains, il y a également longtemps qu’hommes et femmes ont atteint la parité. Alors comment se fait-il qu’on n’entend pas plus leurs voix parmi les blogues scientifiques ? C’est, pour l’instant, un mystère.
Le réseautage
Il y a une autre évolution qui s’est rapidement dessinée : celle du réseautage. Dès octobre 2005, l’Agence Science-Presse lançait un réseau de blogues, Science! on blogue, plutôt qu’un blogue unique : rassembler en un même lieu quatre, puis six, puis huit blogues, nous semblait une façon de leur donner un coup de pouce dont chacun, s’il avait été isolé, n’aurait pas bénéficié. Et une façon, peut-être d’assurer une plus grande perennité : si un blogueur s’essoufle —un problème chronique qui remonte aux tout premiers sites web du début des années 1990— un autre peut prendre la relève.
Le 11 janvier 2006, il est apparu que notre idée n’était pas si mauvaise : la revue américaine Seed lançait ScienceBlogs, un regroupement de 15 blogues de science, dont une dizaine existaient déjà (Pharyngula, Panda’s Thumb, Aetiology, Deltoid, Dispatches from the Culture Wars, etc.). À la manière du gérant d’une équipe sportive qui recherche les meilleurs talents aux quatre coins du continent, Seed avait effectué un « repêchage » ; elle était allée offrir à certains des blogueurs les plus populaires d’être désormais hébergés chez elle. Parmi eux, Pharyngula et Panda’s Thumb, qui figureraient en tête du classement des blogues les plus populaires établi par Nature quelques mois plus tard.
Au début de 2008, le nombre de blogues atteignait les 70 (http://scienceblogs.com), puis se maintenait à peu près à ce niveau en 2008 et 2009.
Un mot sur Seed : peu de Québécois s’en souviennent, mais cette revue qui tire désormais à des millions d’exemplaires est née à Montréal en 2002. Se présentant comme une rebelle au sein d’un marché du magazine scientifique que son fondateur Adam Bly qualifiait de sclérosé, elle ne se distingue pourtant que peu des plus avant-gardistes de ses concurrentes, sinon par l’accent mis sur les liens entre science et société. Aujourd’hui éditée et imprimée à New York, elle a réduit sa périodicité après qu’on eut craint pour sa mort en 2005. Il est trop tôt pour dire si elle a trouvé le créneau de lecteurs et d’annonceurs qui lui permettra de survivre à long terme. Mais dans l’univers restreint de la blogosphère, la création de ScienceBlogs fut un coup de maître.
La réaction du journaliste de l’Online Journalism Review, un média qui parle rarement de science, était révélatrice : « normalement, vous ne penseriez pas satisfaire votre besoin de commentaires politiques et culturels en visitant un blogue de science ». Autrement dit, en entremêlant des blogues de toutes provenances, Seed réussissait en effet à surprendre ce journaliste : la science n’est pas un objet éloigné de notre culture, elle fait partie de notre culture.
Cet effet était par contre grandement facilité par la présence de « non-scientifiques » parmi les blogueurs (aujourd’hui, les « non-scientifiques » sont majoritaires) : un philosophe, un ancien membre du personnel politique du Sénat, des « science writers » (des journalistes et des relationnistes) et des « citoyens ordinaires » (quoique... pas si ordinaires !).
Dès 2007, Seed avait deux concurrents : Scientific Blogging, ouvert lui aussi aux scientifiques et aux non-scientifiques, et le Nature Network de la revue Nature, beaucoup plus sélectif, autant dans son choix de blogueurs que dans ses commentaires (il faut s’inscrire pour commenter).
Enfin, en décembre 2006, un petit groupe de six blogueurs français se « réseautait » sous l’étiquette Café des sciences : chacun conservait son autonomie —en fait, tous n’étaient pas hébergés au même endroit, de sorte que ces blogues étaient visuellement différents les uns des autres. Mais les moins connus de ces blogueurs bénéficiaient du coup de la popularité des autres. Et pour chacun, se développait le réflexe de s’hyperlier mutuellement. En 2008, Café des sciences se constituait en organisme sans but lucratif, dans l’espoir de dépasser le stade du bénévolat.
Dans chaque cas —Science on blogue, Café des sciences, ScienceBlogs, ScienceBlogging, Nature Network— le réseautage est en partie automatique. Cela veut dire que grâce aux fils RSS, chaque blogueur —comme chaque visiteur qui le souhaite— peut être instantanément prévenu de chaque nouveau billet mis en ligne par les autres. Mais plus important encore pour l'achalandage, les titres des plus récents billets sur l’ensemble de ScienceBlogs sont automatiquement affichés sur la page d’accueil de tous les blogues membres. Un détail qui a une importance stratégique : comme ces blogueurs manquent eux aussi de temps pour tout lire, la probabilité qu’ils recensent et commentent un billet de leurs « voisins » s’en trouve accrue.
De la même façon, un nouveau blogue faisant son entrée dans le réseau est salué par plusieurs des blogueurs, alors qu’un nouveau blogue faisant son entrée ailleurs dans la blogosphère met davantage de temps avant d’être « hyperlié ». Enfin, comme la mise en page de chaque blogue du réseau est standardisée, chacun affiche automatiquement sur la colonne de droite les titres les plus populaires du réseau —de quoi les rendre encore plus populaires— ainsi qu’un moteur de recherche permettant de fouiler dans l’ensemble du réseau.
Un dernier avantage de la mise en réseau : on peut poser la même question à bien du monde ! Le webmestre de Seed a ainsi demandé en 2006 : quel film, à votre avis, a présenté la science de manière admirable ? Les uns ont choisi Apollo 13, Gattaca, Jimmy Neutron... tandis que PZ Myers a répondu : « Je n’ai pas vu un seul film commercial à grand budget qui ait fait quoi que ce soit de bon pour la science. » Dur, dur !
Dernier point commun à ces cinq réseaux: les blogueurs se font garantir une totale liberté éditoriale. Pas question que quelqu’un de Seed ou de l’Agence Science-Presse ne réécrive leurs textes ni même ne choisisse les sujets à leur place.
Ceci dit, il y a tout de même des différences « éditoriales » entre eux, et elles sont particulièrement nettes du côté de Nature Network : chez lui plus qu’ailleurs, on sent la griffe de l’institution (ici, l’éditeur Nature). La façon de présenter, de mettre en valeur, et jusqu’aux choix des sujets, reflètent l’austérité, la rigueur, propres à Nature. En comparaison, Science Blogs fait délibérément plus jeune, plus éclaté, et ne cache pas ses ambitions de chercher la controverse. Science Blogs vise le plus grand achalandage possible ; alors que Nature Network se rapproche davantage d’un Facebook-sur-inscription, pour scientifiques.
L'avenir: consolidation ou croissance?
L'avenir est-il à de tels réseautages? Cela ne fait aucun doute. Un réseau permet de partager des énergies dans un domaine où ces énergies ne sont pas abondantes ; il permet d’accroître la visibilité de chacune des parties du réseau ; il permet de générer davantage de discussions, ce qui engendre une « conversation » à une échelle un peu plus étendue.
Et dans le cas américain, il y a aussi une raison tout ce qu’il y a de trivial : la publicité. Dès avant le lancement, les gens de Seed avaient mené une étude de marché pour identifier le lectorat potentiel de leur réseau de blogues. La réponse du consultant avait été très claire : une vingtaine de millions d’Américains intéressés par la science ; en majorité des hommes dans la trentaine, appartenant à la classe moyenne ou supérieure. Or, les firmes de publicité vous le diront, cette description correspond comme par hasard à la clientèle rêvée des annonceurs !
Mais il n’y a pas que ça. Nous mentionnions plus tôt le risque d’essouflement. C’est, comme chacun sait, l’une des tares du web : des millions de sites de grande qualité conçus par des individus de grand talent sont aujourd’hui morts, parce que leur créateur a cessé d’écrire, par manque de temps, d’argent ou par lassitude. Les scientifiques ne feront pas exception.
Et non seulement ne feront-ils pas exception, mais on voit mal comment la croissance des dernières années pourrait durer indéfiniment. La question en devient une bêtement démographique : à partir de quel moment le « taux de renouvellement » —les nouveaux étudiants à la maîtrise ou au doctorat qui deviennent à leur tour blogueurs— cesse-t-il d’être supérieur au taux d’abandon ? Et qu’en est-il de tous les participants « non-blogueurs », c’est-à-dire ceux qui alimentent les colonnes de commentaires, ceux qui redistribuent des billets à leurs listes d’amis, ceux qui, dans l’ombre, assurent le succès et la perennité d’un site ou d’un blogue ? Ceux-là, ces passionnés de science, eux non plus ne peuvent pas être en croissance illimitée.
Pour certains, ce plateau aurait été atteint depuis 2007 : le nombre de blogues de ScienceBlogs, parti de 15 en janvier 2006, dépassait déjà les 60 au début de 2007... mais atteignait tout juste les 70 au début de 2008. L’agrégateur Postgenomic.com, cité plus haut, a atteint un plateau de 2500 messages par semaine en 2007 et s’y est au mieux maintenu —en mai 2008, il était dans un « creux » d’environ 1600 messages par mois.
Un plateau ou une baisse n’est pas dramatique : tout nouveau média passe par une phase excitante pendant laquelle l’énergie dépensée dépasse les prévisions, avant de retomber à un niveau plus raisonnable. Le problème, ici, est qu’on ignore encore quel serait ce « niveau raisonnable ».
Les thématiques les plus populaires
Avec une soixantaine de blogues chez ScienceBlogs, dont une bonne partie sont des blogues d’humeurs qui n’ont pas de thématique précise, plus question de chasses gardées : un même sujet peut être abordé simultanément par plusieurs blogueurs.
Résultat, la thématique la plus souvent abordée est celle baptisée « Culture wars », ce qui n’étonnera personne quand on sait qu’elle inclut, entre autres, le débat sur le créationnisme. Suit en deuxième position la thématique « politique » (policy and politics) : ingérence politique dans la science, investissements dans la recherche... et tous les reproches imaginables adressés au gouvernement Bush pendant l’année 2006.
- Culture Wars : 15,7% - Politique : 12,2% - Biologie : 12% - Médecine 8,2% - Cerveau et psychologie : 7% - Affaires universitaires : 6,4% - Discussions diverses (« chatter ») : 26,2%
La même typologie n’aurait pas de sens avec Science ! On blogue, du moins pour l’instant (pas beaucoup de débats sur le créationnisme!). Nous avons donc calculé les choses différemment. Sur une période de 18 mois (de janvier 2006 à juin 2007), cela donne la distribution suivante :
- Explication (d’un phénomène scientifique, d’un fait, d’une actualité) : 39 % - Science et culture (réflexions sur la place de la science, son rôle, son histoire) : 21% - Politique : 15% - Travail du scientifique (et le fonctionnement de la science) : 15,5% - Communication de la science (recensions d’un livre, d’un site, d’une activité) : 8% - Autres : 1%
Sans surprise, le blogue Culture contient un nombre beaucoup plus grand de réflexions sur la place de la science (l’importance que nous accordons à nos vieux gadgets, la poésie, les mutants... et le débat sur l’existence de Dieu !). Tandis que le blogue Physique contient un nombre beaucoup plus élevé d’explications d’un phénomène scientifique (mécanique quantique, protéines, nanotechnologies... et l’homme-sable dans Spider-Man !).
Mais la catégorie « Politique » revient elle aussi régulièrement du côté du blogue Physique, reflétant peut-être en cela les intérêts de son blogueur principal, Normand Mousseau (la faible place de la science dans la politique, le problème de la formation d’une relève, etc.). Enfin, pour ce qui est de présenter la façon dont un scientifique travaille, ou la façon dont fonctionne la science, c’est le blogue Physique qui y a touché le plus souvent (10billets) suivi des blogues Astronomie et Culture (9 chacun).
On pourra lire des exemples de cette production, variée, instructive et par moments divertissante, dans la dernière partie de ce livre.
Risqué, le blogue ?
Qu’est-ce qui explique qu’en dépit de « l’appel à tous » de Nature, du succès de ArXiv, des motivations pédagogiques, de l’intérêt manifesté par des associations comme l’AAAS, les scientifiques soient encore si peu nombreux ?
Bien sûr le média est encore jeune et ceci constitue la principale explication. Mais deux risques flottent dans les esprits, deux risques plus fictifs que réels, mais qui deviennent de bonnes excuses pour repousser la blogosphère :
- la peur d’y perdre son temps - la peur d'être "scoopé" - et la peur que cela ne nuise à son avancement professionnel.
Commençons par la fin, la peur que cela ne nuise à son avancement. Les rumeurs sont sans doute nombreuses dans les corridors universitaires, et elles ne cesseront pas de l’être tant que le blogue ne sera pas devenu partie intégrante du processus de vulgarisation. Mais ces rumeurs sont-elles fondées ?.
La plus ancienne remonte à octobre 2005. Pendant quelques jours, la blogosphère américaine a brièvement bourdonné autour de Daniel Drezner, un professeur de sciences politiques à l’Université de Chicago, qui tenait un blogue traitant entre autres de relations internationales et de politique monétaire. Le 8 octobre, il y annonçait que l’université venait de rejeter sa titularisation. Plusieurs blogueurs ont immédiatement sauté aux conclusions, en dépit du fait que Drezner ait pris bien soin de souligner qu’il ne croyait pas que cela était dû à son blogue.
Le physicien Sean Carroll, blogueur sur Cosmic Variance, a lui aussi rejeté l’idée que le blogue puisse nuire à son propre avancement, en dépit du fait que lui-même avait vu sa titularisation rejetée quelques mois plus tôt.
De : Sean Carroll / Date : 11 octobre 2005 / Titre : It’s not the Blog, dans Cosmic Variance
La réponse courte est « non, le fait de bloguer ne vous empêche pas d’obtenir votre titularisation ; c’est parce que certaines personnes dans votre département (ou le doyen, ou qui que ce soit) ne pensent pas que votre recherche était assez bonne ». Le blogue n’était pas un sujet de discussion dans mon cas, et je suis pas mal sûr que plusieurs de mes collègues ne savent même pas ce qu’est un blogue. »
Pour contourner l’obstacle, si obstacle il y a, plusieurs choisissent de bloguer anonymement, mais c’est une façon inélégante de contourner l’obstacle : aux États-Unis, le blogueur finit inévitablement par laisser des indices, si quelqu’un tient absolument à découvrir sa véritable identité. Et dans les autres pays, le milieu est encore plus petit.
Mais la question demeure : le blogue nuit-il vraiment ? S’il n’a pas nui à Drezner, le premier concerné, peut-on trouver des preuves pour étayer cette crainte ? Eh bien la revue Inside Education s’y est essayé, et en 24 heures, elle nous a fourni les toutes premières données comme quoi, pour nombre d’universitaires, le blogue n’a pas du tout nui:
De : Scott Jaschik, journaliste / Date : 11 octobre 2005 / Titre : Too Much Information ?, dans Inside Education
En dépit des peurs qu’ont certains à l’effet que le blogue serait une condamnation à mort pour l’avancement universitaire, il y a des blogueurs qui « montent en grade » un peu partout. Plusieurs disent que le blogue a eu peu d’impact sur leur embauche ou leur titularisation, et que l’impact du blogue est plus subtil que certains ne le croient.
Brian Weatherson a lancé Thoughts, Arguments and Rants alors qu’il était professeur adjoint de philosophie à l’Université Brown et croit que cela a peu joué, voire pas du tout, dans l’offre d’un poste de professeur titulaire qu’il occupe à présent à l’Université Cornell... Jeremy Freese, qui a obtenu sa titularisation en sociologie cette année à l’Université du Wisconsin à Madison, dit avoir craint que le blogue puisse affecter ses chances, mais cela ne semble avoir finalement eu aucun impact.
Mais la paranoïa n’est pas quelque chose dont on se débarrasse aussi facilement et, plus récemment, le même Sean Caroll revenait sur le sujet, en y ajoutant une nuance : bloguer en général, pas de problème ; bloguer sur le processus de recherche d’emploi, attention.
De : Sean Carroll /
Date : 8 mai 2007 /
Titre : Le message que cela envoie, dans Cosmic Variance
La prolifération de moulins à rumeur en ligne a déjà remplacé beaucoup de ce qui étaient jusque-là des informations quasi-privées, partagées par les bons vieux réseaux d’amis mais invisibles aux étrangers... Je peux imaginer un effet similaire si nous en arrivons à un point où une masse critique de chercheurs d’emplois et de gens en attente de titularisation blogueront sur leurs progrès.
À court terme, je crains que l’effet le plus évident ne soit délétère pour les blogueurs. Bien qu’en général, je sois sûr que les comités d’embauche et de titularisation ne se soucient pas de savoir si vous avez un blogue (...), en revanche, bloguer à propos du processus pourrait être le genre de choses qui rendrait un comité nerveux. Personnellement, je ne bloguerais jamais à propos d’une transition d’emploi majeure pendant qu’elle est en cours.
Le métier même de chercheur universitaire n’est-il pas construit sur la liberté de parole ? Comme le soulignait Normand Mousseau en entrevue, « il faut savoir que comme professeur, on a une liberté. L’université ne me dira jamais « tu ne fais pas ça sur ton temps de travail ». Tout le monde n’a pas cette chance dans la société. »
La peur de se faire « scooper »
Qu’en est-il du risque de se faire voler des données, des résultats, des informations privilégiées ? C’est cette peur-là qui, progressivement, a pris la place de la peur de perdre sa permanence —peut-être quand il est devenu évident, aux États-Unis en tout cas, que le blogue n’était guère plus dangereux que les lettres aux journaux ou les interventions à la télé.
Par la force des choses, quelqu’un qui parle de ce qui se passe dans son laboratoire peut en théorie glisser, sans même sans rendre compte, des informations-clefs. Mais jusqu’à quel point le risque est-il réel ? Après tout, il est bien rare que les observateurs privilégiés ignorent ce sur quoi travaillent leurs collègues. Ce qu’ils ignorent, c’est ce qu’ils ont découvert ces dernières semaines. Or, comme tout journaliste scientifique en a fait l’expérience, un chercheur peut parler pendant des heures de son sujet de recherche sans même avoir abordé les résultats de la recherche encore en cours.
Qui plus est, il s’en trouve même pour prétendre qu’Internet fournit une meilleure protection que le système traditionnel de publication par les revues scientifiques. C’est la position défendue par le chimiste Jean-Claude Bradley, de l’Université Drexel, créateur en décembre 2005 du wiki UsefulChem, qui rappelle que chaque changement sur un wiki ou un blogue comporte une date, qu’en cas de litige un expert peut vérifier l’authenticité. « Si qui que ce soit essaie de vous scooper, il serait très facile de prouver votre antériorité —et de l’embarrasser. Je pense que c’est vraiment ce qui va mousser l’accès libre à la science : le facteur de crainte. Si vous attendez pour les revues, votre travail n’apparaîtra pas avant un autre six à neuf mois. Mais avec la science ouverte (open science), votre déclaration d’antériorité est là, tout de suite. »
La peur de perdre son temps
Resterait le dernier risque, celui de la perte de temps. Du temps précieux que le blogue grugerait sur la recherche. Ou, plus sournoisement, du temps précieux que la lecture de cette abondance de messages éparpillés et parfois superficiels grugerait sur la lecture de textes plus rigoureux et plus crédibles.
À cela, nous vous avons peut-être convaincu qu’un climatologue ne perd pas son temps à lire les billets, qui n’ont rien de superficiels, de Real Climate. De plus, le passage des mois puis des années a de plus en plus pour conséquence que, grâce au système des hyperliens, ce qui est important émerge du bruit de fond, parce qu'il est répercuté de blogue en blogue —et commenté, et critiqué, et corrigé. Plus il y a de blogueurs dans une discipline, plus ce filtrage devient efficace, affirme Greg Tyrelle, bioinformaticien à l'Université Chang Guan de Taïwan et blogueur sur Nodalpoint.org.
Les blogues crédibles contribuent à leur tour à crédibiliser un noyau dur de blogues, ajoute Glenn McGee —qui pense évidemment au blogue auquel il contribue, Bioethics, rattaché au très crédible American Journal of Bioethics. Dans ce cas c'est une revue qui donne sa crédibilité initiale au blogue, mais cela peut également être une instution qui insère les blogues dans son projet de recherche, à l'instar de Nano2Hybrids ou de la Mission Santo 2006. Ces initiatives n'impliquent pas nécessairement que le succès soit au rendez-vous mais elles contribuent à crédibiliser cet outil.
Et puis, ajouteront les cyniques, perdre son temps... par rapport à quoi ? Bien des scientifiques n’oseront pas l’avouer, mais eux aussi peuvent passer des soirées devant Tout le monde en parle, un vieux film de série B ou une téléréalité. Eh bien ces dernières années, nombreux sont les internautes qui se sont aperçus qu’ils n’écoutaient plus du tout la télé, voire qu’ils n’avaient plus de télé : leur consommation d’Internet l’avait remplacée. Qui oserait dire qu’une heure passée sur Real Climate est du temps moins bien employé que devant Les joyeux naufragés?
De : Clay Shirky, auteure Date : 26 avril 2008 Titre : Gin, télévision et surplus sociaux
Avez-vous jamais vu cet épisode des Joyeux naufragés (Gilligan’s Island) où ils quittent presque l’île, jusqu’à ce que Gilligan gâche tout et qu’ils ne partent pas ? Je l’ai vu. Je l’ai vu plusieurs fois quand j’étais enfant. Et chaque demi-heure que j’y ai consacré fut une demi-heure où je n’écrivais pas sur mon blogue ou ne corrigeais pas Wikipédia ou ne contribuais pas à une liste d’envoi par courriel. À présent, j’ai une excuse en béton pour ne pas avoir fait ces choses, et c’est qu’aucune de ces choses n’existait à l’époque. J’étais obligée d’être devant ce média parce que c’était la seule option.
Nature, qui n’en manque décidément pas une, après avoir lancé son appel à investir la blogosphère et les wikis en 2005, après avoir expérimenté la révision par les pairs ouverte en 2006, après avoir créé le réseau de blogues Nature Network en 2006, a lancé un petit concours ludique à la fin de 2008 : convainquez un scientifique réputé de devenir blogueur !
Reste qu’en définitive, c’est à long terme qu’il faut réfléchir. Internet est devenu partie intégrante des vies des chercheurs et des professeurs ; le fait d’y prendre la parole et le contrôle en deviendra aussi une partie intégrante, à des niveaux différents pour chacun. Tant que le blogue ne sera pas vu comme une chose normale, les craintes mentionnées plus haut demeureront latentes.
De : Sean Carroll /
Date : 11 octobre 2005 /
Titre : It’s not the Blog, dans Cosmic Variance
Il va sans dire que je crois personnellement que se connecter à une plus large audience est partie intégrante de la vie d’un professeur d’université, pas juste un divertissement. Je ne pense que pas que chaque individu doive y passer beaucoup de temps, mais le domaine dans son ensemble doit considérer le blogue avec sérieux. Les blogues sont encore dans leur premier stade de développement mais éventuellement, la nouveauté laissera place à la familiarité. Dès lors, avoir un blogue sera aussi avantageux —ou néfaste— pour la carrière de quelqu’un que peut l’être, aujourd’hui, une apparition à la télévision ou l’écriture d’un texte d’opinion pour le New York Times. Ni plus, ni moins.
Questions dans l’air
Il subsiste certainement bien des questions sur l’avenir de la science, que l’arrivée des blogues n’a pas encore résolues, et n’est pas à la veille de résoudre.
Au terme du modeste premier « Congrès de Caroline du Nord sur les blogues en science » (North Carolina Science Blogging Conference), en janvier 2007, qui réunissait environ 150 personnes (universitaires et journalistes) à l’Université de Caroline du Nord, une des participantes, blogueuse et professeure de philosophie, tentait cette synthèse des questions qui demeuraient alors en l’air, et le demeurent encore aujourd'hui.
De : Janet D. Stemwedel / Date : 21 janvier 2007 / Titre : SBC 2007 – Questions in the air, dans Adventures in Ethics and Science
- Est-il suffisant (pour le bien des scientifiques et / ou de la société) pour la population en général de percevoir la science comme sympathique, ou est-il également important que la plupart des gens aient une compréhension minimale des bases de la science ?
- Comment concilier le rythme de la publication scientifique et le cycle des nouvelles ? Est-ce que ce sont les scientifiques, les éditeurs de journaux scientifiques, les médias traditionnels, ou les trois, qui perpétuent le système par lequel de nouveaux articles scientifiques reçoivent un essaim de reportages journalistiques le même jour, et puis sortent aussitôt des écrans radars ? L’avantage, pour les scientifiques et leurs journaux, de gagner l’attention du public pour un moment, vaut-il le défi que cela pose aux journalistes scientifiques pour offrir une information claire et exacte ? Est-ce que l’ensemble ne rend pas une image trompeuse de la science, en tant que produit plutôt que processus continu ?
- Est-ce que les comités de titularisation et de promotion en viendront à voir le blogue comme une activité professionnelle valable ?
- Compte tenu du temps précieux que cela grugera à l’horaire des professeurs de science du primaire et du secondaire, y a-t-il une façon pratique pour eux de s’atteler à la blogosphère pour aider leurs élèves ? Y a-t-il des choses que les blogueurs pourraient faire pour se transformer eux-mêmes en de meilleures ressources pour les enseignants ?
- Sur le même sujet, comment les visiteurs de la blogosphère distingueront-ils le bon, le mauvais et le pseudo-scientifique ? En l’absence de comités de révision par les pairs pour les blogues, comment pouvons-nous savoir qui connaît vraiment son sujet ?
Ce sont des questions qui vont bien au-delà de l’avenir des blogues. Elles concernent l’avenir même des relations entre la science et le reste de la société. Mais les blogues ont déjà démontré qu’ils sont capables de jeter un pont entre la science et le reste de la société. Il n’en tient qu’aux scientifiques d’élargir ce pont.
Les questions qui restent en l’air ne seront pas résolues du jour au lendemain. On continuera de s’interroger pendant des années sur la façon de concilier le rythme de publication des revues scientifiques et celui de l’ère de l’Internet. On continuera de s’interroger sur l’arrimage idéal entre le travail du professeur d’université et son blogue. On expérimentera longtemps encore de nouvelles façons d’utiliser le blogue en classe.
Mais aucun doute là-dessus : que cela vous plaise ou non, on utilisera bel et bien le blogue en classe. Davantage d’universitaires blogueront. Le rythme d’Internet marquera de plus en plus l’univers scientifique.
Comment les visiteurs de la blogosphère distingueront-ils « le bon scientifique » du « pseudo-scientifique », comme on le demandait lors de ce congrès de Caroline du Nord ? Eh bien le problème se pose de la même façon dans l’univers réel : si les arguments de la pseudo-science ont autant de portée, c’est parce que leurs porte-parole crient plus fort, qu’ils tiennent un discours simple, et qu’ils disent ce que les gens veulent entendre. Contre cela, il n’y a pas grand-chose que les scientifiques puissent faire, sinon marteler leur propre discours, de la façon la plus claire et la plus simple possible.
Mais pour qu’ils puissent le faire, encore faut-il qu’ils aient investi les lieux où la population écoute ces discours. Tous les lieux.
Pascal Lapointe et Josée Nadia Drouin, Science! on blogue, chapitre 8, Éditions MultiMondes.
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